Tai Chi traditionnel et compétition : un paradoxe ?

A la veille du championnat européen de Tai Chi Chuan à Saint-Pétersbourg, Isabelle Boitière fait le point, pour Zhen Wu, sur l'intérêt de faire de la compétition.



Zhen Wu : quand vous avez commencé à faire du Tai Chi, pensiez-vous à la compétition ?

I. Boitière : non, pas du tout ! Je n'ai d'ailleurs pas l'esprit de compétition. J'étais sensible à l'aspect martial du Tai Chi, ça ne fait pas de doute, mais je cherchais avant tout un art qui m'aide à me sentir bien dans mon corps et dans ma tête, comme tout le monde je pense... Pour moi, la pratique du Tai Chi était un espace de détente, loin de tout esprit compétitif.


Dès l'enfance, nous sommes soumis à la comparaison avec nos semblables, au sein de la fratrie, à l'école, et plus tard dans notre vie professionnelle. Non seulement nous devons être performants, mais toujours meilleurs. Au sein de notre entreprise, face à la concurrence... Les métiers artistiques n'échappent pas à cette règle. Les comédiens passent des castings qui peuvent être éprouvants pour l'estime de soi, les écrivains visent les prix littéraires, etc.


C'est pourquoi au sein de mes cours, je m'attache à ce qu'il n'y ait pas de compétition entre les élèves. Chacun évolue à son rythme, et je trouve essentiel que l'élève le moins doué prenne autant de plaisir que le plus avancé.

Zhen Wu : pourquoi avoir sauté le pas, et participé à de nombreuses compétitions ?


I. Boitière : j'ai cédé à la pression de mes professeurs et de la Fédération.


Finalement, je les en remercie car j'en ai retiré énormément de bienfaits, aussi bien dans ma pratique que dans ma vie personnelle et professionnelle.


Zhen Wu : quels sont les bénéfices que vous avez retiré de la compétition ?



I. Boitière : en ce qui concerne ma pratique du Tai Chi, bien évidemment, un entraînement plus approfondi, plus assidu et une plus grande motivation pour atteindre « le geste juste ». Je n'ai jamais visé les médailles mais j'ai toujours eu à cœur de montrer le meilleur de moi-même, avec cette idée que je représentais une école et que je ne devais pas décevoir mes professeurs !


En Chine (championnat du monde 2009), alors que je me sentais presque « illégitime », Marianne Plouvier m'a dit : « Nous sommes ici pour montrer qu'en France, on pratique un Tai Chi traditionnel de qualité ». Cette réflexion m'a beaucoup aidée. Plutôt que chercher à « gagner » absolument, je ne visais qu'à montrer une forme la plus correcte possible, dans le respect des principes du Tai Chi.


Sur le plan professionnel, étant costumière/habilleuse, le fait de sentir un stress énorme monter en moi avant d'entrer dans « l'arène » m'a permis de comprendre ce que pouvaient ressentir les comédiens avant d'entrer en scène. Chez certains, le trac est palpable, et mon empathie est beaucoup plus sincère !

En Chine, le Directeur Technique National de l'époque m'a dit cette phrase que je n'ai jamais oubliée : « Isabelle, quand on entre en compétition, on est dans un état de conscience modifiée » !


C'est la même chose pour un comédien sur scène. L'adrénaline transforme notre perception du temps et de l'environnement. On est dans une sorte de « bulle », la concentration est extrême, notre force peut en être décuplée, si on sait gérer ce stress. Il faut chasser la peur qui peut paralyser ou provoquer des trous de mémoire. Sur le plan personnel, j'y ai gagné l'énergie qu'on a quand on se lance de nouveaux défis. Quand on dépasse sa timidité, ses peurs, on se sent plus fort ! Cela peut aider aussi à contrôler ses émotions face à l'adversité.



Zhen Wu : quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui a envie de se lancer dans la compétition ?

I. Boitière : je conseillerai en premier lieu de s'entraîner quotidiennement, pratiquer chaque jour les formes qu'il/elle présentera. Cela paraît évident mais pas toujours si facile quand on travaille. Le mental est aussi important, y penser chaque jour, s'imaginer en situation (dans les transports, avant de se coucher...).

Se préparer à l'échec aussi ! Il ne s'agit pas d'être dévasté si l'on n'obtient pas de médaille. Il faut comprendre, accepter et tirer profit de cette expérience.

Je mets particulièrement en garde mes élèves sur le danger d'accorder trop d'importance aux résultats. Le jugement d'une forme contient une bonne part de subjectivité, et tout un tas d'autres facteurs entrent en compte : l'ordre et l'heure de passage, le nombre de compétiteurs...


Mais paradoxalement, de bons résultats peuvent aussi être néfastes. Quand on a la chance de gagner une médaille, il faut bien-sûr savourer son bonheur, mais ne pas prendre la grosse tête, ne pas relâcher l'entraînement et continuer à respecter ses professeurs !


Si l'on est bien conscient de ces dangers, j'engage tout le monde à participer, pour l'expérience, pour la motivation que cela donne ! Quel que soit le résultat, on aura progressé dans sa pratique.



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